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Jean Fleury

Jean Fleury

JJean Fleury est né à la Selle en Luitré le 21 février 1905 de parents cordonniers, buralistes et débitants de boissons.

À l'école déjà, il n'hésite pas à concrétiser ses idées: parfois il tire les nattes des filles. Un autre jour, alors que les travaux pratiques, en récréation, consistent à rentrer du bois de chauffage, le mancheron de la brouette émet un cri qui aurait dû être l'ultime. Notre écolier réagit: il remet ce morceau en place au mieux, recharge bien davantage ce moyen de transport. Il invite alors son copain: "P'tit Xandre, viens déplacer ce chargement, j'y arrive moi!" La suite vous l'avez devinée: la pièce de bois cède définitivement sous le regard de tous les élèves et surtout de la directrice dont la rigueur aura marqué deux générations selloises. L'évènement ne fut pas sans conséquence pour l'acteur; le cerveau du drame resta impuni.

Une simple partie de pêche entre petits copains pouvait sortir de la banalité. Le p'tit Xandre, illustre camarade déjà cité, équipé d'une gaule de bambou avec hameçon, attrape une superbe truite dans la rivière du bas du bourg. Fier de cette prise déposée sur le pré, il envisage de rééditer l'exploit. Quelle erreur! Jean s'en empare pour la remettre à sa mère. Celle ci, apprécie la compétence de son fils. Elle se pose sur le seuil de son café pour exprimer son bonheur aux passants, dont le p'tit Xandre, en larmes, qui remonte la rue: "Ne pleure pas, viens voir la belle truite que Jean a attrapée!". La réaction du pauvre pêcheur s'impose: "C'est moi qui l'ai prise, il me l'a volée!" La maman, prénommée Aimable, ne peut supporter une telle offense, elle écrase sa main à double reprise sur les joues du lésé.

Bien d'autres faits épiques marquent la jeunesse de Jean Fleury, ils ne seront que les prémices d'une vie exceptionnelle.

Entré au noviciat des Pères Jésuites en 1925, Jean est ordonné prêtre en 1938. En Septembre 1941, il est professeur au collège Saint Joseph de Poitiers. Dès le 10 Mai 1942, à la demande de l'évêque, Monseigneur Pennier, il a en charge les gitans basés dans le camp sur la route de Limoges. Loin d'économiser son énergie, notre breton assure le catéchisme des enfants et des jeunes gens, prépare une cinquantaine de confirmands, régularise les mariages. Mais le 13 Janvier 1943, bon nombre d'hommes de 16 à 60 ans furent emmenés à Compiègne quelques jours avant leur départ vers les camps de la mort.. Suite à un autre départ en Juin, il ne restait guère que les vieillards, les femmes et les enfants.

Le camp juif auquel, on accède par le camp gitan , a lui aussi connu des départs massifs. Les plus jeunes sont restés avec quelques adultes. Le rabbin Élie Bloch n'est pas autorisé à visiter ses protégés. Jean Fleury, avec la complicité des gitans qui assuraient la surveillance, y parviendra à deux cents reprises en deux ans. Plus tard, il dira: "J'aurais dû être fusillé bien des fois."

Ce bouillant tempérament crée alors un réseau de résistance; il reçoit notamment des informations d'une personne travaillant à la préfecture. "Nous aurions été des lâches, si nous n'avions pas réagi" dira-t-il.

Il devient aumônier des gitans fin 1943. Suite à l'annonce du transfert de ceux-ci vers le camp de Montreuil-Bellay près de Saumur, connu pour sa sinistre réputation, il se précipite chez le préfet régional. La décision prise demeure inchangée. Il est autorisé à accompagner le groupe, n'hésitant pas à faire arrêter le train à plusieurs reprises pour une accouchée et quelques malades.

Le camp est alors affecté à plus de deux cents femmes, essentiellement communistes de la région parisienne. Lors de leur arrivée le 8 Janvier 1944, l'accueil est glacial: "Qu'est ce qu'il nous veut le curé?" . Les convictions de ces réfugiées n'étaient pas la copie de celles de notre religieux en soutane. Néanmoins celui-ci leur assure la fourniture de sucre dont il tait l'origine des tickets. Une religieuse, Fille de la Charité, sœur Cherer veille à l'habillement des internées. Les situations sont souvent dramatiques mais l'humour n'est jamais loin: à maintes reprises des veaux sont abattus clandestinement et consommés dans le camp. Plus tard, après bien des discussions et dérogations, ces femmes seront transférées vers un hôpital et son collège, ce qui leur sauvera la vie.

En fait, l'occupant allemand n'est jamais entré dans les baraques de nomades et des juifs par crainte des poux et des épidémies. Le prêtre avoue y avoir contracté un redoutable virus ...social.

À l'heure de la libération, les résistants F.F.I. impatients veulent entrer dans Poitiers malgré la présence de quinze mille allemands et de trois mille hindous lourdement armés. Notre breton veut la reddition de l'occupant sans condition. Il se place au centre des tractations entre le maquis et les autorités. Convaincre les uns et les autres ne sera pas aisé mais deviendra un réel succès, évitant ainsi le massacre de la ville.

Le 11 mai 1945, notre héros est à la tête d'un convoi de trois véhicules dont deux cars gazogènes réquisitionnés près de la société des Rapides du Poitou pour aller chercher des déportés à Dachau. L'initiative est du Commissaire de la République mais la consigne peu encourageante: "Après le Rhin, débrouillez-vous!" De l'autre coté de la frontière, pour ne pas être refoulé en zone américaine, Jean Fleury fonce à la rencontre du général Jean De Lattre De Tassigny qui a signé l'armistice quelques jours plus tôt à Berlin.

Le premier entretien est bref, il est minuit, mais face à tant de volonté, qui s'apparente à du culot, l'officier supérieur laisse pour consigne à son aide de camp: "Ce sont des poitevins et des vendéens, donnez leur tout ce qu'il leur faut pendant leur séjour ici!". Après maintes démarches dues aussi aux précautions médicales, le convoi arrive à Dachau le 18 Mai au soir et à son camp le lendemain matin. Près des baraquements français, le premier prisonnier à les reconnaître avertit ses camarades: "J'ai la berlue, il y a des cars des Rapides du Poitou." C'est du délire. Tous se précipitent vers les nouveaux venus. Tout le monde se dit poitevin ou se découvre une parenté dans la Vienne. Trois fois plus de véhicules n'auraient pas suffi. Ce jour-là restaient dans ce camp trente sept mille hommes dont trois mille français.

Sur la route du retour, à Reichenau en Allemagne le médecin capitaine Lenck décide de garder tous les hommes une vingtaine de jours pour une nouvelle quarantaine. Le général de Lattre vint à passer le 22 Mai au soir avec toute une escorte. Les poitevins insistent près de lui; le général foudroie d'un regard menaçant ce prêtre venu jeter le désarroi dans les plans prévus. Le curé se constitue prisonnier sur le champ, passe sous silence les heures qui suivirent. De la dispute qui s'ensuivit, le général de Lattre était devenu le roi Jean qui après sa colère, accepta le départ du convoi.

Les péripéties se succédèrent jusqu'à Belfort pour les dernières tracasseries administratives. Déjà, d'autres réfugiés affluaient dans de rapides camions américains. La sévérité du Dr Lenck n'était pas venu à bout de la ténacité de nos poitevins. De plus celle-ci avait bien contribué à vider Dachau rapidement.

Le 31 mai, les habitants de Poitiers en liesse font un accueil inoubliable à leurs cent deux revenants dont quatre vingt seize portaient encore le costume rayé.

À partir de 1948, il sera aumônier national des gitans. Le pèlerinage annuel de ceux ci à Lourdes est à son initiative. Chaque année, sa présence est indispensable au rassemblement de Mai de Saintes-Maries-de-la-Mer. Là aussi, il administre les sacrements de baptême et de mariage en grand nombre.

La Légion d'Honneur lui est remise à l'Hotel Matignon en 1958 des mains de Michel Debré, alors Premier Ministre. Le Père Fleury est aussi titulaire de la Croix de Guerre et de la Médaille de la Résistance.

Pour avoir sauvé nombre de juifs, l'état Hébreu remet au Père Fleury la Médaille des Justes en 1964. À cette occasion, un are de terre lui a été attribué dans l'allée des Justes de Jérusalem. Il y plante un arbre, emblème de vie pour les générations à venir.

En 1975, il présente un groupe de jeunes gitans au pape lors du pèlerinage annuel. Plus tard, il disait: "Ce sera le plus beau jour de ma vie." Parmi ses protégés, la renommée de quelques artistes, musiciens et poètes sera le fruit de ses encouragements. Il aura toujours essayé de faire reconnaître la dignité humaine de ces familles méprisées.

L'intrépidité et l'obstination doublées d'une ruse de Sioux auront fait de notre ecclésiastique un héros. Il se plaisait à dire: "Les difficultés, je fonce dedans", ou bien encore "Les portes s'ouvraient devant moi"; sur ce dernier point, il semble qu'il les forçait bien souvent, les portes...

Le Père Jean Fleury est décédé le 4 décembre 1982 à Pau, où il était arrivé quelques semaines plus tôt en maison de retraite.

Poitiers porte une rue à la mémoire de son résistant. La presse le qualifiera de Patriote, au cœur immensément généreux!

Ce texte écrit par Jean Serrand de Luitré est paru dans l'édition de 2013 du bulletin de l'association Art et Histoire - Pays de Fougères.
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