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Inventaire des biens de l'Église

Inventaire de l'église de Billé en 1906

LL’article 3 de la loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 précisait qu’il allait être procédé à l’inventaire descriptif et estimatif des biens meubles et immeubles des associations cultuelles, en l’occurrence les églises. Ces inventaires, pour l’arrondissement de Fougères, devaient être terminés pour le 15 mars 1906.

L'inventaire de l'église de Billé eut lieu le lundi 5 mars 1906, dans les circonstances rapportées ci-dessous.

Cette année-là étaient recteur Louis Ramandé et vicaire Jean-Baptiste Hamon. Le maire de la commune était Louis Lebreton de Ruffin. Les fabriciens étaient Joseph Roussel de Mésauboin, président de la fabrique, Emmanuel Cupif de la Trétonnière, président des marguilliers, Jean Galodé, trésorier de la fabrique, Pierre Chevallier de Montceau et Joseph Mottais de Launay. Le préfet d'Ille-et-Vilaine était Victor Rault et le sous-préfet de l'arrondissement de Fougères Lucien Bourienne. Étaient présents à l'inventaire de l'Église, le sous-préfet, M. Munsch, commissaire, le commandant de la gendarmerie chargé de l'exécution, M. Duclos, capitaine de la compagnie de Vitré chargé d'assurer le bon ordre, M. Garrigues, percepteur chargé de faire l'inventaire.

Le portillon d'entrée de la cité des Ormeaux rappelle la scène de "Billé-les-mouches".
Il est l'oeuvre de François Sieur, maître-forgeron à Billé.

Récit de l'inventaire

Pour être à l’abri de toute surprise, dès la veille, depuis sept heures, une soixantaine de braves, jeunes gens surtout, s’étaient réunis dans le cimetière. Pendant que les uns barricadaient les trois portes de l’église, les autres obstruaient de fagots d’épines, reliés entre eux par des chaînes de fer, toutes les entrées du cimetière. C’était une véritable enceinte de château-fort. En attendant la troupe qui doit, nous a-t-on dit, arriver de très bonne heure, on chante des cantiques sur toutes les routes. Le recueil y passe.

Le tambour et les clairons résonnent au loin dans la nuit et réveillent tous les paroissiens qui viennent au nombre de 200 pour le moins assister à la messe de 5 heures et demi; tous bien décidés à lutter courageusement pour la défense de leur foi. Les prières succèdent aux prières, les cantiques aux cantiques.

Il est sept heures, 400 personnes sont massées au bas du bourg. Tous les yeux sont tournés vers Fougères d’où les crocheteurs doivent venir. Vers huit heures et demi, arrive, tout essoufflé, le cycliste chargé de surveiller la route. Il annonce qu’une compagnie du 70ème marche sur Billé. Aux cris de « Vive le Christ ! », « Vive la Liberté ! », « À bas les crocheteurs ! », le flot humain se précipite à l'église. Une partie se divise pour garder les portes à l’intérieur, l’autre pénètre dans l’enceinte: c’était le petit nombre. On sonne immédiatement le tocsin dont les notes lugubres surexcitent encore notre brave population.

Le pas cadencé des soldats se fait entendre. C’est à peine si leurs dignes officiers ont fini de les échelonner le long du cimetière qu’on aperçoit la voiture du percepteur Garrigues, flanquée du sous-préfet, du commissaire et d’une dizaine de gendarmes. À lui et à sa noble compagnie, on fait une ovation digne de l’écœurante mission qu’ils vont remplir. Dix enfants, debout sur le mur, les encensent à coups de casseroles suspendues au bout de longues perches. Le mouvement d’ensemble est parfaitement réussi, aussi provoque-t-il l’hilarité générale.

Mais il faut pénétrer dans le cimetière et ce n’est pas chose facile, toutes les entrées ayant été obstruées. A force de chercher, on finit par découvrir un étroit passage qui force nos individus à courber sérieusement l’échine et à baisser bien bas le front. « C’est le moment de leur imposer les cendres ! » s’écrie un loustic. Seul, droit comme un jonc, le percepteur se présente devant M. le recteur qui conteste, à juste titre, la légalité de sa mission. Salué aux cris de « Liberté ! » et de « Nous voulons Dieu ! », il balbutie en toute hâte l’objet de sa visite. Refusant d’entendre l’énergique protestation de M. le recteur, il se voit refuser à son tour l’entrée de l’église. Il s’éloigne aussitôt, parlemente avec le sous-préfet qui envoie sur-le-champ deux gendarmes à Fougères pour télégraphier au préfet le refus d’ouvrir les portes. Il est exactement neuf heures.

Pendant l’absence de nos pandores, on chante sans discontinuer des cantiques qui ont le don d’exaspérer notre sous-préfet. Quand ils reviennent, prétendent-ils, de Fougères – un jeune cycliste les a poursuivis et vit qu’ils n’étaient pas allés plus loin que Javené – mais celui-ci n’ayant pu transmettre à M. le recteur, le fruit de son expédition, ils purent faire accroire qu’ils revenaient de Fougères, apportant la réponse du préfet ; dix heures sonnent à l’horloge du clocher ; à dix heures et demi, on fait les sommations d’usage.

Quelque temps avant ces sommations, vers dix heures vingt, le gendarme Vibey se présente à la porte de l’église tenant en main le référé préfectoral qu’il présente à M. le recteur. Celui-ci lui fait remarquer qu’il ne porte pas de date précise de Rennes. Au lieu de réponse à cette question, le gendarme balbutie quelques mots et s’en va vite à la recherche de M. le président des marguilliers qu’il recherche en vain.

Alors le commissaire s’avance et demande qu’on ouvre les portes au nom de la Loi. Sur le refus de M. le recteur, il appelle le tambour et procède aux trois sommations légales.

« Obéissance à la loi, s’écrie par trois fois le commissaire, sinon je fais enfoncer les portes par la force armée ». À la première sommation, qui fait passer un frisson parmi l’assistance, le recteur dit: « Au nom de la Liberté, je vous refuse l’entrée de mon église ! ». Second roulement de tambour ; deuxième sommation. « Au nom de la justice, je vous refuse l’entrée de mon église », répond M. le recteur. A la troisième sommation, il répondit: « Au nom de Dieu, je vous refuse l’entrée de mon église ! ». L’émotion est indescriptible; on crie « Vive Dieu! Vive M. le recteur! ».

Sur un signe du commissaire, les soldats de la 8ème compagnie d’ouvriers se présentent et procèdent aussitôt à la démolition de la porte située à l’ouest. Ce travail leur a demandé au moins trois quarts d’heure. Solidement barricadée à l’intérieur, la porte offre une résistance qu’ils ne croyaient pas rencontrer. Sitôt que la barre de fer pénètre entre les jointures, de vigoureux coups de marteaux venant de l’intérieur de l’église la renvoie contre ceux qui l’ont lancée. On prend des haches qui vont s’émousser contre les barres de fer qu’on leur oppose. C’est une lutte acharnée. La sueur ruisselle sur le front de nos combattants.

À force de frapper, les crocheteurs arrivent enfin à pratiquer une sérieuse ouverture. Mais voilà le plus beau de l’histoire: à ce moment, par l’ouverture, on lance de l’église une ruche d’abeilles qui se mettent aussitôt à la poursuite de nos crocheteurs. Éclats de rire général. Percepteur, commissaire et soldats, tous s’esquivent au galop en faisant dans les airs des gestes désespérés.

Le sous-préfet, frais rasé, sanglé, mignon comme le jour s’il n’avait un si vilain nez, agite son mouchoir pour garantir son frais minois. « Oh ! les sales bêtes, s’écrie t-il, Oh ! les sales bêtes ! ». Il saute et gambade comme un jeune poulain qui fait sa première sortie. «Il va moucheu ! », s’écrit un bon lapin. Quel effroi pour lui! une piqûre de ces innocentes petites bêtes: c’est la mort ! Quelqu’un, pour le rassurer sans doute, lui dit: « Ne crains ren, p’tit, tu n’vâs pas segneu, tu vâs n’faire qu’enfieu! »

On revient à la charge, pas trop fier tout de même, car les amoureuses abeilles veulent à tout prix risquer une caresse amoureuse sur les joues de nos individus. Elles les savent si friands de ces douceurs-là! Mais eux – Oh les cruels ! – au lieu de répondre aux amabilités de ces petites travailleuses, forment le projet de les livrer aux flammes, ce qui fut exécuté aussitôt. De la ruche, le feu se communique à la porte dont l’ouverture s’agrandit à vue d’œil. N’allez pas croire pour autant que le siège soit terminé. Par cette ouverture, les assiégés lancent en dehors tout ce qui tombe sous leurs mains ensanglantées: chaises, barres, débris de pain, pavés, etc... Il faut voir les danses et les sauts merveilleux qu’exécutent nos assiégeants pour ne pas attraper des bleus aux jambes.

Typiques aussi ces paroles d’un ouvrier au sous-préfet qui risque un coup d’œil par le trou de la porte de l’église: « Gamin de sous-préfet, veux-tu deux sous pour acheter du pain? Ne montre pas ta tête ou je t’étête comme un veau ! Vilaine bête va ! Regarde-le donc avec ses yeux de païsson bouilli ».

C’est une véritable comédie ; et malgré la tristesse de l’heure présente, on ne peut s’empêcher de rire. Enfin, vers onze heures et demi, après avoir subi le choc de plus de mille coups de marteau et de barre de fer, la porte cède brusquement. Le percepteur pénètre dans l’église et pendant qu’il procède à un sommaire inventaire, la population chante le Miserere et le Parce Domine, etc… L’agent du fisc sorti, les cloches sonnent maintenant à toute volée, appelant tous les paroissiens pour un salut solennel de pénitence et de réparation. Il est exactement midi et demi lorsque chacun regagne ses pénates.

Bravo gens de Billé! Honneur à vous! Vous avez bien travaillé en luttant avec cette ardeur pour la défense de votre foi et de votre liberté! Puisse votre exemple être suivi de tous. Vive Billé!

Un jeune de l’Avant-Garde

Récit de La Chronique de Fougères

La Chronique de Fougères rapportera cet évènement dans un article du 10 mars suivant où les défenseurs du sanctuaire furent traités avec beaucoup moins d'aménité que dans le récit précédent.

Suites

L'un des acteurs interpelés ci-dessus répliqua vivement dans une lettre au journal qui la publia tout en ajoutant un commentaire ironique. La lettre était en effet émaillée de fautes d'orthographe et La Chronique se fit un devoir de la publier telle quelle.

Il est à noter l'apparition dans cet article du terme de Billé les Mouches qui restera encore longtemps à la postérité. Les "mouches" désignaient alors les abeilles. C'est, en effet, le vocable mouches à miel qui avait cours dans nos contrées pendant la première partie du XXème siècle.

Alors, nos Billéens était-ils tous ivres comme le rapporte le journaliste de La Chronique ou pieusement rassemblés et animés de ferveur religieuse, certes quelque peu belliqueuse? Comme dans pareil cas il faut probablement chercher la vérité entre les deux récits chacun des deux étant empreint de parti pris. Toujours est-il que la journée eut des suites judiciaires dont se seraient bien passé nos combattants. Un certain nombre de personnes furent poursuivies à la suite de cette journée. Le refus du recteur d'ouvrir les portes n'ayant pas été, comme on l'a vu, transféré légalement à Rennes, ce dernier adressa le lendemain la lettre suivante au sous-préfet.

J’ai l’honneur de vous soumettre les observations suivantes: cinq incidents ont signalé l’inventaire de l’église de Billé: une arrestation, trois procès-verbaux et une contravention pour bicyclette non déclarée.

Je viens solliciter auprès de vous la grâce pour ces inculpés. Si vous me l’accordez, je vous donne ma parole d’honneur que je renonce à mes droits qui ont été si gravement méconnus aujourd’hui. Si vous donnez suite à ces faits regrettables, il est vrai, mais que les circonstances expliquent si facilement, je saisis l’adresse de la grave illégalité dont j’ai été l’objet: on n’est pas allé en référé à la préfecture, j’en ai les preuves les plus certaines. L’opinion, mise au courant d’un tel mépris de la loi, jugera sévèrement ceux qui les premiers devraient s’y conformer.

Veuillez agréer M. le Sous-Préfet, l'hommage de mes respectueux sentiments.

Louis Ramandé, recteur de Billé

Mais il ne fut pas tenu compte de cette protestation, ni le recteur ne mit à exécution ses menaces de poursuivre pour illégalité. Plusieurs des protagonistes furent ainsi condamnés: ce fut le cas de Joseph Delatouche de la Pétaudière le 27 mars à Fougères à huit jours de prison avec sursis et à 50 francs d'amende, Pierre Brisset hérita d'une amende de 15 francs. D'autres furent verbalisés à l'instar de Pierre Coudray père, de la Donelière, Constant Leutellier de la Hargrinière, Joseph Clossais de la Haute-Fonderie mentionné dans l'article de La Chronique.

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