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Jean Roussel

Jean Roussel (1911-1996)
Soldat et prisonnier de guerre

JJean Roussel, alors agriculteur à la Cosvinière avec son épouse Marie-Louise, était déjà père d'un enfant lorsqu'il fut mobilisé en septembre 1939. Son second fils allait naître quelques jours après son départ. Il ne fera connaissance avec lui qu'au mois de février suivant, lors d'une permission. Il passa la période de la guerre dans les Ardennes avant d'être fait prisonnier à Lérouville. Interné en France, il travailla dans une ferme pendant tout l'été avant de partir finalement vers l'Allemagne en octobre 1940. Ce fut un long voyage en train puisqu'il se retrouva en Prusse Orientale, au Stalag I-B, camp situé près de Hohenstein - actuellement ville polonaise d'Olsztynek où?. Voyage d'autant plus long qu'il se fit dans des wagons à bestiaux. Pendant sa captivité en Allemagne, il passa dans plusieurs fermes de cette région, entre autres, chez les Marienfeld à la ferme de Neu 40 Huten aux environs de Guttstadt et de Heilsberg, respectivement Dobre Miasto et Lidzbark Warmiński où?, en polonais. Il fut libéré par l'armée rouge et rejoignit Odessa d'où il s'embarqua pour Marseille et rentrer enfin au pays.

En janvier 1987, Jean Roussel a fait un récit détaillé basé sur ses souvenirs de cette période. Dans un souci de mémoire, il le destinait à ses petits-enfants. Ce manuscrit d'une vingtaine de pages décrit avec force détails, parfois piquants, ce que fut la vie des prisonniers dans les fermes en Allemagne pendant la guerre. C'est une grande chance d'avoir reçu ce texte de son fils Gérard et de pouvoir le publier ici dans son intégralité avec l'approbation de sa famille. Louis, son neveu, en a fait dactylographier le manuscript. Merci à tous de nous faire partager ces moments de la vie d'un soldat prisonnier.

Le texte complet présenté ci-dessous est entrecoupé de quelques passages du manuscript original de l'écriture de l'auteur. Des titres suivis de dates ont été intercalés entre les paragraphes afin d'en faciliter la lecture.

Billé le 12 janvier 1987

Régiment
octobre 1932 - octobre 1933

J’ai fait mon service militaire à Cherbourg au 43ème régiment d’artillerie lourde. Je suis parti de Ruhatte pour rejoindre mon régiment le 5 octobre 1932, environ pour la durée de un an. Très peu de permissions! Deux quarante-huit heures, et une permission agricole d’environ quinze jours, le tout pour la durée d’un an.

J’ai fait deux périodes militaires: une de vingt et un jours en septembre 1935, et la deuxième période de quinze jours au mois de mars 1939. Et ces deux périodes, je les ai accomplies à Caen car le quarante-troisième d’artillerie légère se trouvait à Caen, alors les deux régiments manœuvraient ensemble.

Je me rappelle qu’à la deuxième période ça ne sentait pas bon car on parlait déjà beaucoup de la guerre et malheureusement elle était tout proche.

Ma spécialité au régiment c’est que j’étais radio, mais c’était loin d’être perfectionné comme maintenant; nous étions toujours deux à trois pour aller s’installer dans la nature et porter antenne et piquet et poste, ce qui faisait assez lourd. Une fois en place, l’on prenait des télégrammes ou l’on en envoyait mais tout cela c’était en morse, chose qu’il avait fallu apprendre au début. Il fallait avoir l’oreille très bonne car ce n’était qu’au son, pas à la parole. Je savais très bien l’alphabet morse par cœur; j’arrivais à écrire aussi vite que maintenant rien qu’en entendant le morse et cela aussi bien les lettres que les chiffres. Maintenant, je ne serais plus capable car l’oreille devient de plus en plus paresseuse; j’avais aussi fait un peu de téléphone mais cela quand nous étions en manœuvres.

La guerre
5 septembre 1939 - 24 juin 1940

Je suis parti à la guerre le 5 septembre 1939 pour rejoindre Cherbourg, caserne Rochambeau. Nous ne sommes pas restés à la caserne; nous sommes partis à quelques kilomètres de Cherbourg pour former le régiment en pleine campagne, car en temps de guerre il faut être camouflé le mieux possible et là, je suis resté une dizaine de jours pour aller ensuite dans les Ardennes qui était comprise zone de combat, c’est-à-dire une région qui était comprise comme région dangereuse.

Il y avait beaucoup de neige dans cette région et il faisait très froid. Je ne me rappelle plus le nom des patelins où nous avons resté tout l’hiver. Je me souviens que nous en avons fait plusieurs, et ça toujours dans les Ardennes. Il y a eu beaucoup de va-et-vient, même en avant de la ligne Maginot. C’est une ligne qui était très fortifiée, soi-disant, depuis la guerre 1914-1918. Mais comme la modernisation s’est accentuée beaucoup entre les deux guerres, cette ligne n’a servi absolument à rien.

Je ne me rappelle plus du nom des patelins où nous avons séjournés. Je me rappelle seulement de Pont-à-Mousson car c’est de là que j’ai eu ma première permission pour la naissance de notre deuxième fils. Trois jours, mais comme les trains n’étaient pas réguliers, je me souviens que j’avais pris six jours et ce, au mois de février; j’avais fait signer ma permission à la gare que le lendemain que j’étais arrivé chez moi et signer un jour avant de repartir. J’ai eu une deuxième permission, si mes souvenirs sont bons, au mois d’avril et là, je crois que c’était une huitaine de jours pour ne revenir que le 26 mars 1945.

Je suis monté au combat le 10 mai 1940 jusqu’au 24 juin 1940, date où la guerre a été finie et jour où j’ai été fait prisonnier.

Premiers mois de captivité
24 juin 1940 - décembre 1940

J’ai été fait prisonnier à Lérouville et ensuite resté un mois à Vaucouleurs dans un camp et je suis resté là pendant environ un mois. Et de là, je suis parti travailler dans une ferme tout l’été, et cela toujours avec des promesses de rentrer à la maison et ça, jusqu’au début octobre, date à laquelle j’ai été emmené en Allemagne.

Je ne sais plus très bien combien de temps j’ai été dans ce train (pas moins de cinq à six jours) et ce, dans des wagons à bestiaux. Quarante par wagon, c’était vraiment limité pour un voyage pareil. En plus aucun confort! Je crois me souvenir qu’il n’y avait qu’un seul arrêt par jour pour pouvoir se vider un peu. Ce que ce voyage a pu me paraître long! Jusqu’au jour où je suis arrivé à la ville d’Allenstein [Olsztin] en Prusse-Orientale et de là, regagner le camp d’Hoheingten [Hohenstein, Olsztynek] ...à pied bien sûr!

Au bout d’un mois environ, je suis parti avec une vingtaine de camarades, dont Gaston Duclos, travailler à aménager une gare, placer des rails, mettre de la pierre et du sable. C’était un travail dur car il y avait beaucoup de sentinelles. Au moins une pour quatre à cinq prisonniers et en plus pas mal de contremaîtres civils et, malheureusement ils n’étaient pas sympas. Le gros inconvénient qu’il y avait en plus, c’était de ne pouvoir se comprendre à parler. Ce n’est qu’au fur et à mesure, tout doucement, n’aurait-ce été qu’un mot de temps à autre entre nous, mais cela c’est vraiment pénible et dur. Que si l’on avait le même langage dans des moments comme cela, ce serait moins pénible et plus compréhensif pour les uns comme pour les autres. L’on pourrait s’expliquer pour le travail que l’on nous faisait faire.

La nourriture n’était pas assez en quantité malgré que c’était mieux qu’au camp. Pour aménager cette gare, nous avons été désignés à trois: moi, Gaston Duclos et un appelé, Joseph Méar, qui habitait Condé-sur-Noireau. Moi et Gaston, nous avons été le voir il y a bien une dizaine d’années et depuis un certain temps je n’ai plus eu de nouvelles. Alors tous les trois, tous les jours, nous allions en camion avec un chauffeur militaire allemand charger des camions de sable; il était très commode à prendre à pelle. Jamais de pioche! C’était un avantage et un inconvénient car il y avait à faire très attention aux éboulements. D’ailleurs, par deux fois, Gaston a été pris. Car si on creusait un petit peu par en dessous (surtout que c’était comme des petites montagnes), quand il y avait des écroulements, c’était par centaines de mètres cubes qui descendaient. La première fois, nous avons été bien surpris de cet éboulement. Alors Gaston s’est trouvé coincé contre l’embout du camion. On apercevait tout à peine la tête au-dessus de cet amas de sable. Alors vite nous avons prévenu le chauffeur d’avancer car il étouffait et ceci à deux reprises. Faut voir si après nous y faisions attention! Quand c’était des civils allemands qui venaient en chercher et que cela leur arrivait d’avoir un éboulement, ça nous faisait bien plaisir. Ce travail-là a duré environ un mois puis nous sommes rentrés au camp une quinzaine de jours. Autant que je me rappelle ça devait être au mois de décembre 1940.

Billé le 13 janvier 1987

Première famille: les Spinger
janvier 1941 - début 1942

Au mois de janvier 1941, voilà que l’on vient chercher un certain nombre de prisonniers pour aller travailler dans les fermes, une dizaine environ. Je me trouve du nombre à être désigné. Encore une fois, c’était partir à l’aventure!

Les fermiers choisissaient dans un groupe ceux qu’ils désiraient prendre; je me suis trouvé le premier pris pour aller chez le patron qui venait chercher le groupe. Le transport était en traîneau attelé de deux chevaux. Aujourd’hui que j’écris il fait -12°, mais ce jour-là c’était autre chose car il faisait –32°. À ne pas y croire ici! Je ne me rappelle plus combien de temps a duré le trajet. Ce que je sais, c’est qu’il y avait vingt-deux kilomètres à parcourir; ça a bien duré les trois quarts du jour et ce juste avec un petit casse-croûte. Froid bien sûr!

Le gardien (car il y avait un gardien armé, bien sûr) et le patron du traîneau qui était le mien se sont bien arrêtés trois ou quatre fois à prendre un café et un bon coup de schnaps (eau-de-vie), mais forcément pour nous il n’était pas question de trinquer avec eux. Tout juste si nous avions le droit de descendre à faire nos besoins! Nous étions occupés à taper du pied car il n’y avait pas de sièges pour s’asseoir, sauf pour le conducteur et le gardien. Et voilà que presque à nuit, nous sommes arrivés au patelin; chacun a été dispersé dans sa ferme comme prévu. Je me souviens avoir eu le casse-croûte en arrivant à la cuisine qui, Dieu merci, était bien chauffée. Pain et graisse (car du beurre il n’y en avait pas pour moi) et cela avec un peu de viande crue fumée. Qu’importe le menu! Du moment qu’il y avait suffisamment à manger, c’était le principal pour me bien réchauffer. Pas de travail le soir! Aussitôt mangé, j’ai gagné le Kommando accompagné bien sûr du patron et il y avait près de cinq cents mètres à rejoindre le Kommando.

Là j’ai retrouvé quelques camarades qui étaient déjà dans d’autres fermes depuis quelque temps. Chacun s’en allait à sa ferme le matin après que le gardien était venu faire le réveil, et l’on se retrouvait tous les soirs à huit ou dix. Nous avions quand même parfois un peu d’agrément; ce que j’ai pu faire de parties de cartes pendant ces cinq années!

Mon travail, l’hiver, c’était de soigner le bétail, deux à trois chevaux et huit à dix vaches et jeunes bêtes. Ce qui me donnait beaucoup d’occupation, c’est qu’il fallait aller chercher l’eau à seau pour tout le bétail à une pompe qui se trouvait bien à au moins deux cents mètres. Deux grands seaux avec un appareil qui se plaçait sur les épaules et qui était assez commode. Les seaux pleins, je m’en allais les mains dans les poches.

Quand il a fallu commencer à labourer avec les chevaux, ça a encore été un autre inconvénient pour moi. C’est que les chevaux pas plus que les patrons ne connaissaient le français; pour les faire avancer c’était “AILLT ” et pour arrêter “BRRRRR ”. Comme je venais pour remplacer le neveu du patron qui devait bientôt partir soldat, c’est principalement lui (ainsi que le patron) qui m’apprit à atteler et à conduire les chevaux, car ce n’était pas du tout la même façon que chez nous. Pas de colliers! C’était des bricoles, un peu comme dans l’armée, et les chevaux toujours côte à côte. Que ce soit deux ou trois à conduire pour charruer, il fallait passer les guides sur l’épaule pour en même temps tenir la charrue. Heureusement qu’elle n’était pas lourde!

Je me souviens, la première fois que j’ai aidé à planter des pommes de terre, j’ai été un peu surpris de la façon de travailler; je crois que l’on en plantait bien un hectare par jour. Deux hommes à mettre les pommes de terre dans le fond de la raie, les laisser tomber à peu près à distance car cela allait tout le pas. Il s’en trouvait pas mal d’écrasées avec le cheval qui se trouvait dans la raie, mais elles levaient bien quand même. Aussitôt levées, il fallait passer le buteur, ensuite passer la herse au travers et recommencer à passer le buteur. En général, le rendement était assez bon. Ensuite c’était les betteraves et les rutabagas à planter, car comme ici, l’on faisait un semis pour planter. C’était avec le doigt. ça allait assez vite, mais comme souvent il faisait assez chaud et sec il fallait arroser à chaque pied, chaque son seau d’eau et une boîte. C’était de la terre un peu sableuse.

Les chariots étaient à quatre roues et une flèche. Mais pour la conduite c’était encore spécial, ce qui m’est arrivé au début. Il ne fallait pas tourner trop sur place car le chariot tournait à l’envers. Quand il était vide ce n’était rien, mais à plein c’était autre chose, il fallait relever le tout.

Le travail était à peu près le même partout. Dans les étables c’était comique! Le fumier était enlevé une seule fois par an, en mai, pour mettre en culture de printemps. Les mangeoires étaient disposées pour pouvoir les relever à peu près tous les mois. C’est que, au bout d’une année, le fumier se trouvait monté à un mètre et plus, surtout que, en plus, le fumier aux chevaux que j’enlevais tous les jours était étendu dans l’étable aux vaches. Il y en avait pour deux à trois jours pour renlever tout ce fumier-là au printemps.

Comme il y avait beaucoup de paille de seigle qui était très longue et de paille d’avoine, c’était vraiment très dur à arracher. Comme récolte, il y avait du seigle, de l’avoine et un peu d’orge et un petit peu de blé de printemps et cela dans chaque ferme. Seigle, avoine et orge étaient réservés pour le bétail; par contre la farine de blé était réservée pour les gâteaux et surtout pour le pain brioché, car tous les dimanches ou à peu près la principale nourriture c’était le pain brioché, un peu de viande, et surtout des pommes de terre, et comme boisson c’était le café trinq.

Les battages se faisaient l’hiver. Chaque fermier avait sa machine à battre, qui était toute simple: il y avait juste le batteur, c’est tout! Mais là il fallait un peu d’entraide car il fallait être au moins cinq à six personnes pour faire ce travail: le patron pour engrainer les gerbes dans le batteur, deux ou trois personnes pour amener les gerbes près de la machine et couper les liens, et alors nous étions toujours deux prisonniers pour remettre la paille en gerbes au fur et à mesure qu’elle sortait du batteur. Ce n’était pas le plus beau poste. Et surtout beaucoup de poussière!

Comme élevage, c’était à peu près partout pareil en proportion de la grandeur de la ferme. Un ou deux moutons, quelques poules et canards, rarement de lapins. Par contre rare était la ferme où il n’y avait pas au moins cinquante oies; tout cela était beaucoup élevé à la pâture. Quand arrivait le moment de tuer les oies ils en tuaient huit à dix d’une seule fois. Pour le plumage, il y avait un grand fourneau de pommes de terre cuites spécialement ce jour-là à la vapeur (les pommes de terre étant cuites, ça donne beaucoup de vapeur). Cela c’était le travail des femmes, soulever le couvercle du fourneau, le temps de bien passer chaque oie à la vapeur. C’était le plumage mais qui n’était pas long, environ une demi-heure à chaque bestiole, pas plus.

Le lendemain c’était le détaillage. Tous les beaux morceaux étaient mis en bocaux pour être stérilisés tandis que la carcasse et en partie tous les morceaux inférieurs étaient mangés dans les jours suivants. Les bouts de chaque aile, ainsi que les deux pattes, étaient embrochés dans le gésier, coupé lui en quatre, et alors tous les boyaux de la bête, bien nettoyés, étaient partagés pour s’enrouler sur ces quatre morceaux. Le sang étant lui aussi réservé, alors c’était cuit dans une sauce un peu vinaigrée avec le sang. Je trouvais ça assez bon, par contre certains camarades n’aimaient pas ça du tout. Ce qu’il y avait de bien pour moi, c’est que je n’étais pas difficile du tout!

Pour le chauffage l’hiver nous allions, quand il faisait à peu près bon, arracher quelques souches en forêt qui se trouvait à peu près à environ un kilomètre car il n’y avait pas de bois sur les fermes ou très peu. L’été, nous arrachions de la tourbe, genre de terre pleine de racines qui se trouvait dans les prés, terre où il devait y avoir eu du bois quelques siècles avant. Tous les ans ils agrandissent le trou de façon à en sortir peut-être dix mètres cubes environ, quantité suffisante pour un hiver. Le lendemain, avec un moteur et une machine (genre machine à saucisse), tout ce tas de tourbe était passé à la machine et à la sortie de cette machine il fallait placer une planche d’environ quatre-vingts centimètres de long sur vingt centimètres de large. Alors là, au fur et à mesure que cela sortait, un homme avec un grand couteau (genre taille mare) coupait cette boue en grandeur de brique à peu près. Puis là c’était le travail des prisonniers d’enlever ces planches chargées de briques de tourbe avec une brouette et de les étendre sur l’herbe à sécher au moins un mois, c’est-à-dire jusqu’à ce que ce ne soit bien sec. Puis c’était rentré en général avant la mi-septembre, car la première neige arrivait parfois avant la mi-octobre. Il fallait que tout soit rentré environ à cette époque-là.

Je me souviens surtout des deux premiers hivers passés en Allemagne. Très froids et beaucoup de neige! Les prisonniers, à ce moment-là, étaient tous réquisitionnés pour déblayer la neige sur les routes principales. L’on se trouvait quelquefois une dizaine ensemble et avec chaque sa pelle de bois. ça paraît peut-être drôle mais non, c’était plus commode que les pelles en ferraille car la neige ne collait pas du tout sur le bois et elles étaient plus grandes, alors plus avantageuses. Par le vent, la neige était parfois rassemblée en tas énormes en plein sur la route, adossés la plupart du temps aux arbres qui bordaient les routes car toutes les routes sont bordées d’arbres obligatoirement. Car avec la quantité qui tombe dans ce pays cela donne un guide! C’était peut-être cinquante ou même cent mètres cubes qui se trouvaient accumulés par endroits. Il fallait en laisser une certaine épaisseur pour que les traîneaux puissent circuler (on laissait facilement vingt à trente centimètres). Ce travail était surveillé par des sentinelles. Quand tu arrivais à côté d’un tas bientôt gros comme ma maison ça faisait frayeur à voir! En Prusse-Orientale, la neige commence à tomber début octobre, et cela jusqu’à fin avril, il y a de la neige. Elle tient bien, et en plus il en tombe assez souvent! Il n’est pas rare qu’il en tombe soixante, quatre-vingt centimètres, même parfois bien un mètre. ça tombe tellement épais que tu vois à peine te diriger!

Ce premier patron s’appelait Ewald Spinger, avec sa femme qui était plus âgée que lui et un neveu âgé de dix-huit ans, Léon. Mais un mois ou deux après il est parti soldat. Je ne l’ai jamais revu, porté tôt disparu! Là je suis resté environ un an, je ne me rappelle plus exactement, car depuis 1941 j’ai vu bien d’autres choses passer et la mémoire commence à me manquer.

Deuxième famille: les Marienfeld
début 1942 - hiver 1943

Quand a fallu quitter cette ferme pour aller chez mon deuxième patron je ne savais pas ce que j’allais trouver. J’étais habitué et par où prendre mon travail et après tout pas trop mal, malgré que c’était un vrai hitlérien. Enfin peu importe! Il fallait bien aller là où on m’a désigné. Et voilà que le jour arrivé, le gardien vient me chercher pour aller à cette nouvelle ferme. En arrivant à la ferme j’ai été reçu par mes nouveaux patrons qui, à première vue, paraissaient bien sympathiques. Et Dieu merci, c’était bien vrai! Car par la suite je m’en suis bien rendu compte.

C’était une famille de trois enfants. Le père, Bernard Marienfield, et la mère, Ida. L’aîné des fils était Bernard lui aussi, prêt à partir soldat. D’ailleurs il partait quelques jours après mon arrivée et environ trois mois après était porté disparu. La fille, Erwa, qui devait avoir environ quinze à seize ans et le jeune, Ewald, sept à huit ans.

Ce qui m’ennuyait un peu, c’était de coucher à la ferme au lieu de coucher au Kommando avec les copains. C’était surtout pour passer les soirées! Alors que faire? Ce que les soirées étaient longues! Rien à lire, tout juste deux à trois petites lettres par mois que nous avions droit! Aussitôt rentré à la maison, mes nouveaux patrons m’ont emmené dans ma chambre à coucher qui, je me souviens, était à peine terminée. Le lit était là mais le plancher était à peine terminé. Nous l’avons fini le lendemain. J’ai déposé mes vêtements et le si peu que j’avais dans cette agréable chambre et Ida s’est empressée de faire mon lit, d’ailleurs comme elle me l’a fait tous les jours, le temps que j’ai passé chez eux.

À partir de ce jour, j’ai commencé à apprendre un peu l’allemand. Les uns comme les autres cherchaient à me faire comprendre leur langage mais c’était très difficile sans aucun dictionnaire ou même un livre, si petit soit-il. Surtout la patronne faisait tout ce qu’elle pouvait pour arriver à me faire comprendre; elle était très douce et gentille. D’ailleurs, Marie-Louise et mes enfants se sont rendus compte le jour où nous avons été les voir à Kamp Linford. Si j’ai bonne mémoire ce devait être en juillet 1971 que nous avons fait ce voyage-là.

Le travail était à peu près le même qu’à l’autre ferme mais en plus petit. Ils n’avaient qu’un cheval, quatre à cinq vaches, deux moutons et comme partout un troupeau d’environ cinquante oies et quelques poules. Là, je n’avais pas si loin à aller chercher l’eau pour le bétail et la maison. La ferme se situait à à peine cent mètres de la forêt, celà se trouvait un peu plus abrité du froid.

Ce que j’ai fait beaucoup en plus, c’est à la belle saison. Je fauchais tout à bras à la faux, récolte et foin. Là, je n’avais pas trop de mal et j’aimais cela. C’est mon patron qui me préparait toujours la faux et qui la battait et cela coupait comme un rasoir. Et il fallait que j’aille en couper chez des voisins car il y avait un genre de marais, alors c’était très doux à couper. Jamais aucune taupinière! L’inconvénient qu’il y avait, c’est qu’il fallait porter le foin à bras quand il était sec à au moins cent ou même deux cents mètres, jusque là où c’était possible de venir avec les chevaux et le chariot. Heureusement qu’il n’y en avait pas de grandes quantités!

À table, nous n’avions pas le droit d’être à la même table que les patrons. Ce n’est pas que les uns comme les autres ne m’auraient pas bien mis, mais ça leur était défendu .C’était un cas pour qu’on m’enlève de suite de cette ferme si jamais était venu quelqu’un qui m’aurait vu manger à la même table que les patrons. Surtout si c’était un du parti d’Hitler! Peu importe, le principal était d’avoir à manger!

Chez ces braves gens, Marienfield, je me suis trouvé bien nourri. Malgré que chez mes trois autres patrons je ne me plaignais pas de trop, j’en avais suffisamment, c’était le principal. Mais tandis qu’ici, les bons morceaux étaient toujours pour moi et, par exemple le beurre, ils en avaient pas beaucoup car c’était à la carte. Mais très souvent c’était moi qui le mangeais et eux mangeaient le pain avec de la graisse, malgré que cela se mangeait assez bien, surtout que, en général, il y avait un peu de viande fumée à manger avec.

Les cochons étaient à tuer pour eux personnellement. Malgré qu’ils tuaient chez eux, ils n’avaient droit qu’à tant de kilos par an. Mais c’était un peu comme en France, ils arrivaient à tuer un cochon supplémentaire par an ce qui nous donnait du supplément en nourriture. C’était assez curieux, surtout les dernières années! Pas mal de fermiers demandaient un prisonnier pour leur aider à faire ce travail-là, un peu en cachette. Nous, cela nous plaisait bien car on en profitait un peu.

Les jours de fête, comme par exemple à Pâques et Noël surtout, c’était trois jours que je ne mangeais pour ainsi dire vraiment tous les bons morceaux de viande et pas mal de desserts fabrication maison, car ils étaient forts là-dessus. Pas de pain avec la viande, à part les casse-croûte! Par contre les gâteaux, surtout le pain brioché, à chaque fête c’était pendant trois jours que l’on mangeait ces friandises.

Comme dans chaque ferme ils faisaient un peu de blé de printemps, alors la farine était toute réservée à la pâtisserie. Le pain était fait avec la farine de seigle. J’allais quelquefois au moulin avec mon patron, car, comme au moulin c’était un prisonnier qui distribuait la farine aux fermiers, il se trouvait mieux servi. Alors l’on en profitait tous ensemble. C’est si bien même façon d’opérer partout quand c’est possible.

Mais voilà que il faut encore changer de ferme. Environ quinze mois chez les Marienfield, là, ça m’a été dur de partir, surtout que cette nouvelle ferme n’avait pas une bonne renommée. Le patron venait de partir soldat. Malgré que c’était comme ici, il y en avait qui réussissaient à passer à côté, mais comme cela devenait de plus en plus pressant il fallait bien partir! Là c’était une plus grande ferme, plus du double que celle que je quittais: trois à quatre chevaux, une dizaine de vaches. Et ici coucher à la ferme aussi, et c’était bien à trois kilomètres du bourg. Et ne pas voir de copains que le dimanche! La semaine était vraiment longue chez les Tolsodorf, troisième patron.

Enfin Dieu merci! là je n’y suis resté que quelques mois. J’ai eu la chance qu’ils ont trouvé un civil pour me remplacer. Et mon dernier patron qui me réclamait!.J’ai réussi à y retourner mais encore pour pas bien longtemps, six mois environ. Quel regret encore de partir une nouvelle fois!

Combien de fois mes patrons Marienfield me disaient d’inviter tous les camarades prisonniers de venir prendre le café et des gâteaux, surtout ce fameux pain brioché qui était aussi gros qu’un pain de trois livres et de même forme. Je crois que ce sont les seuls qui ont pu inviter tous mes camarades prisonniers, d’ailleurs, ils prenaient une certaine responsabilité. Il fallait éviter de venir en groupe; chacun savait ce qu’il y avait à faire. Rentrés à la maison, on était tranquilles! Pour le retour c’était pareil, chacun son chemin pour retourner à la ferme, quitte à prendre un chemin un peu détourné. Peu importe! Nous avions passé deux bonnes heures ensemble. Il fallait bien que chacun rentre à faire son travail du soir, soigner le bétail et même certains faisaient la traite et ensuite le dernier repas de la journée.

Bernard Marienfield était trop âgé pour repartir soldat car il avait fait la guerre 1914-1918. Comme c’était le cas en France certains ne partaient pas, surtout les vrais du parti d’Hitler. Que tout à fait la dernière année où ils devenaient obligés de prendre tous les valides qui avaient eu la chance jusque-là d’être restés chez eux. C’est que sur la fin, ils prenaient jusqu’à l’arrivée de cinquante ans et même plus. Alors il ne restait plus que des anciens, très peu en dessous de soixante ans.

Troisième famille: les Zimmick
hiver 1943 - décembre 1944

Enfin me voilà qui r’arrive à mon quatrième patron. Dans la quarantaine, il venait de partir soldat à son tour, Joseph Zimmick. Alors là, je trouve sa femme et ses deux jeunes enfants, une fille et un garçon d’environ cinq à sept ans ainsi que les parents du patron qui étaient encore bien alertes malgré qu’ils avaient bien soixante-dix ans. Je les connaissais bien car ils n’habitaient pas à plus de deux cents mètres de mes premiers patrons.

Alors là, j’ai retrouvé la fameuse pompe à eau et à bras qui servait à la majeure partie du petit bourg dont quatre à cinq fermes venaient se ravitailler journellement. Tous les jours, au moins deux heures d’occupation avec les seaux! Là je ne pouvais pas trop me plaindre pour la nourriture malgré que ça ne valait pas la ferme que je venais de quitter. Ce qu’il y a eu de bien en venant à cette ferme, c’est que je retrouvais le Kommando et les camarades pour passer de bonnes soirées ensemble, les jeux de cartes et aussi une cuisine supplémentaire à la française.

Car sur huit à dix que nous étions, il fallait améliorer l’ordinaire quand c’était possible car certains, le soir à la ferme, n’avaient qu’un léger casse-croûte. Quant à moi, j’avais suffisamment! Mais comme toujours le Français est resquilleur, alors chacun rapportait ce qu’il pouvait de la ferme. Moi, c’était principalement les œufs que je pouvais prendre. Heureusement qu’il y avait bien une dizaine de poules! Deux à trois œufs tous les jours, ce qui permettait de faire une bonne omelette la semaine. D’autres apportaient une poule de temps en temps. Même, un certain jour, un camarade a apporté une oie! Alors environ deux fois la semaine, ça permettait de faire un petit gueuleton. Surtout cela n’était plus de la cuisine allemande! Il fallait forcément avoir bien soin de tout camoufler, plumes et entrailles. Il fallait faire bien attention car le gardien venait tous les jours au Kommando.

Pour le plumage et la vidange des bêtes on y arrivait comme on pouvait, du moment que c’était bien propre. Dans une situation que j’ai vécue, on y arrive toujours. Un bon ragoût de poule est, ma foi, bien bon! Heureusement que le gardien venait nous ouvrir nos colis que l’on recevait de France; comme il y avait du beurre et un peu de tout, il ne s’est jamais douté que c’était du ravitaillement venu de chez les fermiers que l’on pouvait cuire. Comme il y avait pas mal de renards dans la région, il y avait souvent des traces de plumes. Quand ils emportaient les bestioles, cela nous sauvait mais il était temps que ça finisse car, je crois bien qu’à la longue, il s’en serait aperçu malgré qu’ils avaient confiance dans les Français. Certainement plus que l’on aurait eu dans les Allemands!

La dernière ferme que j’étais, ils avaient des abeilles; alors, comme l’hiver il fait très froid, ils touchaient du sucre en poudre (un sac de cent kilos) pour les nourrir l’hiver. Comme ce sac-là était au grenier et que j’y allais tous les jours chercher un peu d’avoine pour les chevaux, j’avais réussi à prendre une dizaine de kilos de sucre. Pas trop à la fois pour que cela ne paraisse pas! Alors un camarade avait réussi à faire un petit alambic avec deux bidons à lait. Il avait réussi à faire de l’eau-de-vie, d’abord avec des pommes de terre. Mais cette eau-de-vie n’était pas bonne et cela, il faisait ça dans la cave de la maison de ses patrons. C’était le maire du pays et un pur sang hitlérien! Mais comme il aimait beaucoup l’eau-de-vie, il en profitait un peu. Autrement le camarade, Raymond Tourbe, n’aurait pas pu installer cet alambic; c’était un gars qui travaillait dans le civil à la Régie Renault. Un beau jour, il m’a demandé si j’aurais pu lui faire avoir du sucre, car dans le sucre il y a beaucoup d’alcool. Je me souviens qu’avec ce que je lui ai apporté, il a réussi à faire près de deux litres d’eau-de-vie et celle-ci était vraiment bonne.

Je me rappelle que nous nous sommes régalés le Noël 1943. Ce jour-là, nous avons fait un vrai festin! Pour ce jour de Noël un camarade, Raoul Lemaire, avait réussi lui aussi et avec l’aide de ses patrons, à nous faire du bon pain blanc, surtout qu’il y avait plusieurs années que nous ne mangions que du pain de seigle. Ce que l’on peut apprécier dans une situation pareille! Ce gars-là était du Nord, très bon cuisinier et n’avait peur de rien. Je pense même qu’il était temps que cela finisse car il devenait un peu trop hardi, ce qui aurait pu nous attirer des ennuis. Toutes les semaines il apportait au Kommando principalement des volailles. Les derniers temps, il commençait à être soupçonné.

Billé le 19 janvier 1987

Libération par les Russes
décembre 1944 - février 1945

Voilà que vers la mi-décembre 1944, les troupes russes se mettent à avancer assez sérieusement pour que, vers le début janvier 1945, nous commençons à entendre le canon. ça s’annonçait bien pour nous mais en même temps mal, car ils n’avaient pas une bonne renommée. Alors ensemble, tous les prisonniers du pays, nous nous sommes concertés pour voir comment faire avant l’arrivée des Russes. Tous les patrons étaient sur le qui-vive et nous ont laissés libres. Alors nous tous les Français, nous nous sommes rassemblés dans la même ferme, là où il y avait un prisonnier français et sa patronne pas trop désagréable.

Dans un moment comme cela, tout le monde devient très doux! Nous avons emporté de la nourriture pour une dizaine de jours environ, nourriture que les patrons nous avaient donnée. À ce moment-là, ils devenaient généreux. Quelques temps avant l’arrivée des Russes (car ils commençaient à s’en rendre compte que cela n’allait pas bien tarder), ils ont tué le cochon, surtout qu’il était bon à prendre bien gras! Nous avons pu emporter ce que j’ai voulu. De toute façon, je ne pouvais pas en prendre pour plus de dix jours.

À la cave de la ferme nous nous sommes retrouvés à peu près tous les prisonniers français du pays, à part deux je crois bien, qui sont restés dans leur ferme car ils se trouvaient bien. Mais malheureusement ils ont été tués tous les deux à l’arrivée des Russes. Il faut croire que c’était leur sort de rester là; un Normand et, je crois bien, un Breton du côté de Nantes.

Nous avons vécu dans cette cave pendant un certain temps, environ une dizaine de jours. Nous n’étions pas seuls car, avec nous, il y avait pas mal d’Allemands, probablement bien une vingtaine. Surtout femmes et enfants, très peu d’hommes! Chacun se nourrissait de ce qu’il avait, aussi bien les prisonniers français que les Allemands. C’était, pour ainsi dire, la vie de famille. Tout le monde était inquiet en attendant l’arrivée des Russes car journellement, et même pendant la nuit, l’on entendait le canon, et les derniers jours, le mitraillage. Chacun se demandait bien ce que l’on allait advenir.

Ce que les jours nous ont paru longs! Le confort dans cette cave était minime. Comme la réserve de la ferme en pommes de terre et en betteraves était toute à la cave, cela faisait notre lit, forcément, pas très confortable! Heureusement que chacun avait sa couverture. Cela faisait un drôle de dortoir! Je crois bien que chacun était plus longtemps couché que debout. D’ailleurs, vu la place qu’il y avait pour le nombre que nous étions, il fallait se donner le tour pour faire ce dont on avait besoin. Personne ne sortait dehors ou très peu que par obligation.

Et voilà que, au fur et à mesure de l’avance des Russes, l’on entendait de plus en plus clair le son du canon et de la mitrailleuse. Alors c’est qu’ils approchaient! L’on était heureux mais en même temps c’était à se demander comment ça allait se passer. Vraiment, c’était un moment très drôle à vivre!

Voilà que dans la nuit du 29 au 30 janvier 1945, exactement à minuit et demi, voilà que les Russes arrivent à la ferme qui se trouvait un peu isolée et assez loin de la route. Aussitôt, la cave a été ouverte et tout le monde dehors. Il faisait clair car en arrivant, ils avaient mis le feu à la ferme. Là, ils étaient environ une dizaine de soldats russes qui nous ont placés de suite, les prisonniers français d’un côté et les Allemands de l’autre. Heureusement, ils n’ont pas mitraillé mais, aussitôt, ça a été la fouille. Ils nous prenaient tout ce qui pouvait les intéresser, alliances, montres principalement. Ce n’était pas le moment d’empêcher de les prendre! ça fait un drôle d’effet de se voir dépouiller mais, tant pis, du moment que l’on nous laissait sauve!

Les soldats russes faisaient frayeur à voir, surtout les troupes de choc. Ils n’avaient peur de rien. Mal habillés, forcément sales, ils ne portaient même pas de casque! C’était des gars à moitié sauvages. D’ailleurs j’ai appris par la suite que c’était des Mongols, une région qui n’était pas civilisée.

Cet officier, aussitôt, m’a donné un beau cigare qu’il m’a même allumé. Dans le moment, je ne savais trop comment faire. Je crois qu’il valait mieux le prendre. D’ailleurs, je n’ai même pas réfléchi, ça a été presque instantané. Ensuite nous continuons la route et par une bonne couche de neige (au moins cinquante centimètres) faire plus de vingt kilomètres à pied c’est dur, surtout pour moi qui n’était pas bon de marche! Tous les kilomètres plus ou moins, nous trouvions des soldats russes et à chaque fois c’était un peu la même chose, toujours la fouille. Heureusement que ces soldats-là étaient moins sauvages que les premiers que nous avions trouvés au départ.

Enfin voilà que heureusement au bout d’une quinzaine de kilomètres à pied, un camion russe est arrêté et nous à remmener jusqu’au camp à Hoheinstein. Là, nous nous sommes retrouvés avec beaucoup de prisonniers qui étaient de retour au camp. ça a été difficile de trouver à manger au début car c’était vraiment la pagaille! Au fur et à mesure, cela s’est trouvé un peu réorganisé. Comme je me trouvais dans les derniers arrivés au camp, les réserves que j’avais faites se trouvaient épuisées. Heureusement qu’il se trouvait encore quelques bêtes abandonnées dans la région! Alors certains prisonniers qui étaient du métier n’hésitaient pas à aller en abattre, soit chevaux, soit vaches, peu importe. Le principal, c’était de trouver de la viande! Je suis resté au camp à peu près tout le mois de février 1945.

Retour vers France
début mars 1945

Et voilà que vers les premiers jours de mars, a fallu faire une bonne marche à pied pour gagner la Pologne. Je crois qu’il y avait environ vingt-cinq à trente kilomètres à faire à pied. Là j’ai eu beaucoup de mal! Il fallait avoir le courage et l’espoir au bout. Je me souviens même que des camarades m’avaient aidé.

En arrivant en Pologne, j’ai pris le train pour Odessa, Russie. La traversée de la Pologne a duré neuf jours dans des wagons à bestiaux comme pour aller en Allemagne, quarante par wagon et avec cela aucun confort, couchés à même le plancher, sans même un brin de paille! Ce qu’il faut être dur pour voyager dans des conditions pareilles! Là, je peux remercier la providence de m’avoir aidé. C’était vraiment la petite vitesse et il fallait bien laissé les voies libres pour les transports russes. Deux fois par jour, l’on arrêtait dans une gare pour le ravitaillement. De maigres repas étaient vite pris car il n’y avait pas d’abondance et puis chacun profitait de ces arrêts pour ses besoins personnels. La différence qu’il y avait pour voyager, c’est que, quand je suis venu en Allemagne les portes des wagons étaient verrouillées, tandis que le voyage de la Pologne vers la Russie les portes des wagons étaient libres. L’on pouvait même laisser les portes ouvertes tout en roulant. De toute façon, personne ne cherchait à s’évader et, malgré tout, c’était bien surveillé. À chaque arrêt nous étions bien surveillé car il y avait je ne sais combien de sentinelles.

Enfin, au bout de neuf jours de voyage, je suis arrivé à Odessa vers le huit ou dix mars. Renfermé dans une grande caserne et cela pour combien de temps? Je n’en savais absolument rien. Là a fallu s’adapter à la cuisine russe! Encore tout autre chose que chez les Allemands! Une cuisine pareille, en temps ordinaire, je crois bien que ça aurait impossible de manger! Pain? Immangeable! Viande? Très peu! Et surtout, je me souviens le poisson qui nous était servi cru! J’étais vite rassasié malgré qu’il n’y en avait pas beaucoup. Faut voir si j’étais vite rassasié! Comme on nous disait que nous étions là en attendant de prendre le bateau, ça me donnait quand même espoir de rapatriement. Je crois me souvenir que j’ai passé sept jours dans cette caserne. L’on nous a annoncé par deux ou trois fois de nous préparer pour aller prendre le bateau, et puis fausse alerte.

Enfin, voilà que vers le seize ou dix-sept mars, une nouvelle annonce de départ. Enfin cette fois-ci c’était la bonne annonce! Malgré que l’on ne se voyait sûr que le jour où on aurait les pieds sur le bateau, car dans des moments pareils, on s’attend un peu à tout, espoir et déception! Mais enfin, l’heureux jour est arrivé!

Quel soulagement ça a été le jour où j’ai mis les pieds sur le bateau car avec les Russes je n’étais pas trop rassuré…et bien d’autres comme moi. Quel bien-être j’ai pu ressentir au départ du bateau! C’était un bateau anglais, “La Duchesse de Bedford”. Je crois me rappeler, ce bateau devait faire environ cent mètres de long sur quarante de large, ce qui donnait déjà où mettre pas mal de personnel. Quinze cents soldats anglais qui étaient rapatriés eux aussi et à peu près autant de prisonniers français.

Je ne me souviens plus très bien si c’était douze ou quatorze étages qu’il y avait sur ce bateau. Je m’étais rendu compte de cela un jour où j’ai aidé au ravitaillement. Quelle différence avec la nourriture anglaise à côté des cuisines allemandes et surtout russes que je venais de vivre! C’était vraiment bon et bien préparé. Ce qui manquait surtout, c’est la quantité. Mais enfin, là, je savais que ce n’était pas pour longtemps.

Ce qu’il y avait à craindre lors de ce voyage retour, c’était les mines en mer. Alors, tous les jours de ce voyage retour, il fallait faire des manœuvres . Montés sur le pont, on nous avait désigner une place, chacun la sienne. Et là, faire comme s’il y avait eu naufrage avec une mine. Chacun avait sa ceinture de sécurité à prendre, prêt à sauter à la mer.

Comme ce voyage devait durer sept jours, l’on s’est arrêté à Istanbul pendant un jour et demi. Pas au port! En pleine mer. Pour le ravitaillement en combustible et en nourriture.

Retour au pays
mars 1945

Puis, après ce nouveau départ, je suis arrivé à Marseille le vingt-deux ou vingt-trois mars. Quel soulagement quand je suis arrivé au port de Marseille! À la descente du bateau des cars nous attendaient pour nous conduire dans un grand centre d’accueil. Là, quelle réception nous avons eu! À boire et à manger, tout ce que chacun voulait et, bien sûr, tout était gratuit. Même certains en ont pris plus que de raison! Aussitôt, de ce centre, l’on nous a fait envoyer un télégramme à la maison.

Une bonne partie a pris le train dès le soir mais comme il y avait pas mal de papiers à remplir, j’ai couché une nuit à Marseille chez des particuliers, une autre nuit de même à Paris. Dans le train, comme au centre d’accueil, l’on nous distribuait à boire et à manger à volonté et cela jusqu’à Vitré, même réception. À ma descente à Vitré encore bonne réception, et là on m’a demandé ma direction.

Le 19 novembre 1970 le journal Ouest-France publiait un encadré signalant qu'une jeune allemande reherchait un ancien prisonnier de guerre de la région de Rennes qui avait travaillé à la ferme de son oncle et sa tante. C'est avec émotion que M. Russel [sic] va ainsi reprendre contact avec ses anciens patrons, le couple Marienfeld. Depuis cette date il entretiendra avec eux une correspondance et recevra leur nièce à Billé à plusieurs reprises. Il entreprendra aussi le voyage en l'Allemagne avec son épouse et ses enfants.

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